« Quand l’histoire de cette ère sera écrite, la guerre de Poutine contre l’Ukraine aura laissé la Russie plus faible et le reste du monde plus fort », a déclaré mardi dernier Biden parlant au nom du « monde libre » dans son discours devant le congrès américain sur l’état de l’union. Ce discours illustrait sa politique, dans la continuité de Trump, l’Amérique est de retour et, d’une certaine façon, se félicitait de ce que la folie expansionniste et l’aveuglement de l’autocrate grand-russe aient donné aux USA l’occasion de développer leurs projets militaristes, d’entraîner avec eux l’Europe et en particulier l’Allemagne, de tenter de les justifier vis à vis de l’opinion mondiale.

11 jours après le début de l’odieuse agression militaire de Poutine, commencent à se dessiner plus clairement les enjeux d’une guerre aux conséquences dramatiques, les contours et le contenu de « l’ère » du capitalisme militarisé que nous vivons. Loin d’engager un processus de désescalade les différents acteurs du conflit poursuivent leur fuite en avant belliciste en dépit de pourparlers entre l’Ukraine et la Russie. Alors que Poutine accentue son offensive guerrière criminelle, les États Unis autour de l’Otan, et, dans ce cadre, Macron à l’instar de l’ensemble des dirigeants de l’Union européenne, déploient une offensive militaire, politique, idéologique pour construire une union nationale et internationale contre la Russie pour les intérêts des puissances capitalistes occidentales avec la collaboration de Zelensky tout à son rôle de « héros de la liberté ».

La tragédie que vivent les peuples ukrainiens appelle notre solidarité, notre révolte aussi en toute conscience et lucidité sans nous laisser assommer par le flot de propagande que déversent le pouvoir, les médias aux ordres comme les politiciens candidats à la présidentielle voulant faire de l’Otan un instrument de défense des droits des peuples alors qu’elle est le bras armé des multinationales américaines et occidentales.

Au nom de la solidarité avec les peuples d’Ukraine, Macron voudrait rassembler autour de lui une union nationale belliciste. Le premier ministre a ainsi invité les candidats à l’élection présidentielle à une réunion à Matignon à laquelle Mélenchon n’a pu participer, Nathalie Arthaud a refusé d’aller, Philippe Poutou n’avait, lui, pas été invité. Et mardi, le même Castex jouait à l’Assemblée nationale le chef d’orchestre de cette unité à laquelle Macron a appelé le pays, mercredi soir, s’élevant, tout à sa campagne électorale, au-dessus des partis et de ses rivaux.

Les gesticulations et retournements des Le Pen, Zemmour, Pécresse sont dérisoires tout autant que ceux de Jadot, hier pour la sortie de l’Otan aujourd’hui pour son élargissement, à l’unisson avec Anne Hidalgo pour demander la livraison d’armes à l’Ukraine, ce que les États membres de l’Otan dont la France n’ont pas attendu pour faire.

L’Ukraine a le droit de s’armer et de demander des armes. La question n’est pas là. Elle est celle d’une politique pour le mouvement ouvrier pour en finir avec la guerre et imposer une paix démocratique qui respecte le droit des peuples.

Laisser croire d’une quelconque façon que cela puisse venir de l’Otan serait un aveuglement stupide. La haine de la guerre et la solidarité avec ses victimes, notre solidarité avec les peuples d’Ukraine nous interdit toute solidarité avec l’Otan, avec l’État de notre propre bourgeoisie, fauteurs de guerre, de nous associer à leur politique belliciste pour leur demander de livrer des armes à l’Ukraine, ce qui veut dire à leur allié et complice, le gouvernement réactionnaire de Zelensky. Pas plus que de nous solidariser des sanctions économiques qui affecteront d’abord le peuple russe comme les classes populaires d’Europe qui paieront ce que Macron appelle hypocritement « le prix de la paix », en réalité le prix de la guerre et probablement un nouvel épisode aigu de la crise capitaliste.

L’intérêt des travailleurs et des classes populaires d’Ukraine est de construire leur propre indépendance dans la résistance contre l’invasion russe, contre les oligarques et leur pouvoir allié de l’Otan et serviteur des multinationales. Que cela leur soit difficile dans les conditions concrètes de l’agression n’implique pas de se soumettre à Zelensky, à sa politique nationaliste et réactionnaire et encore moins de se solidariser de sa demande d’intégration « sans délai, via une procédure spéciale » de l’Ukraine à l’Otan afin que l’article 5 de celle-ci puisse s’appliquer et donc que les troupes de l’Otan puissent intervenir directement dans la guerre. La résistance armée à l’agression russe, du point de vue internationaliste, ne peut fermer les yeux sur les rapports politiques et de classes réels.

Nous militons pour le retrait des troupes russes, la défaite de Poutine, le renversement de son régime mais cette défaite ne peut venir de l’Otan dont l’objectif est de renforcer ses propres positions à travers la guerre pas de liquider Poutine et sa dictature. Elle veut l’affaiblir pour lui imposer ses conditions.

Les enjeux de cette guerre fratricide dont l’Ukraine est le théâtre physique, ses populations les victimes, ne sont ni son indépendance, ni sa souveraineté ni la démocratie mais bien les rapports de forces internationaux entre les puissances capitalistes.

Il est vain d’adresser une liste de revendications auprès des États engagés dans le conflit en en appelant à l’ONU. A la guerre des puissances capitalistes pour les intérêts des oligarques et milliardaires de tous les pays, nous n’avons qu’une réponse, la guerre de classe contre leur guerre militaire mais aussi financière, sociale, idéologique.

Les logiques bellicistes et le danger bien réel de guerre nucléaire

Les deniers enchaînements sur le terrain militaire ainsi que sur le terrain politique n’ont pas pris le chemin de l’apaisement, bien au contraire. Dimanche dernier, Poutine a placé les forces de dissuasion nucléaire du pays en état d’alerte, un « régime spécial de service de combat ». Le ministre des affaires étrangère de Macron, Jean-Yves Le Drian, a quant à lui tenu à rappeler que l’Otan « est aussi une alliance nucléaire ». Puis, ce jeudi, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a accusé l'Occident de penser « à la guerre nucléaire » pour mieux se dédouaner lui-même au moment où l’armée russe, après des tirs d’artillerie, occupe la centrale nucléaire de Zaporijjia.

En Grande Bretagne comme aux USA, il ne manque pas de politiciens va-t-en-guerre qui soutiennent la demande de Zelensky d’établir une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine, ce qui veut dire que les missiles sol-air et les avions de l’Otan pourraient abattre les avions de combat russes. Toute agression de ce type risque d’entraîner l’utilisation d’armes nucléaires.

Cette politique d’escalade n’est pas que verbale, elle s’accompagne de l’envoi de troupes. 7 000 soldats américains vont être déployés en Allemagne. Ils pourraient être déployés à l’avant, aux frontières de la Russie, dans le cadre d’une force de réaction rapide de l’Otan. Les États-Unis ont déjà déployé environ 12 000 soldats et des équipements tels que des avions de combat F-35 Lightning II et des hélicoptères d’attaque Apache en Allemagne, en Pologne, en Roumanie et dans les États baltes. La France a, pour sa part, envoyé des soldats en Estonie et en Roumanie.

Certes, des pourparlers ont commencé entre l’Ukraine et la Russie, Macron téléphone à tout le monde mais aucune initiative n’est évoquée pour enrayer la logique des surenchères militaires.

De l’« Arme nucléaire financière »...

L’état d’esprit guerrier est omniprésent dans les déclarations des responsables politiques. Bruno Le Maire, a qualifié la suppression de l’accès de la Russie à SWIFT d’« arme nucléaire financière ». « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe. […] nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie ». Il est revenu sur ces propos sans en modifier le fond : « Le rapport de force économique et financier est totalement en faveur de l’Union européenne qui est en train de découvrir sa puissance économique ».

Les États-Unis, la Commission européenne, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et le Canada ont, en particulier, décidé de geler les réserves de la banque centrale russe, touchant à son « trésor de guerre », selon l’expression d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.

Le rouble s’est effondré face au dollar et à l’euro. La Bourse de Moscou a été fermée. Le début d’une panique bancaire se profile. La filiale européenne de Sberbank, la première banque russe, est en faillite, après le retrait massif des dépôts par ses clients. Une inflation galopante et un brutal appauvrissement frappent la population en Russie. L’État russe est au bord de la banqueroute.

… à un nouvel épisode aigu de la crise économique

Les sanctions accentuent aussi les déséquilibres de l’économie mondiale : flambée des cours du pétrole et gaz, envolée du prix des métaux rares et du blé, forte volatilité des marchés financiers et des bourses face à l'imprévisibilité de la situation. La Russie et l’Ukraine comptent parmi les plus gros exportateurs de blé au monde et beaucoup (surtout en Europe) dépendent du pétrole et du gaz russes, de sorte que les prix de l’énergie et des denrées alimentaires continuent d’augmenter. La hausse des coûts de l’énergie et les perturbations persistantes des chaînes d’approvisionnement se traduisent par un renchérissement des transports et se répercutent sur les prix de l’ensemble des marchandises entretenant le climat spéculatif du marché mondial.

La stagflation, la combinaison d’une forte inflation et d’une faible croissance économique, qui caractérise la faillite capitaliste en cours, en sera inévitablement aggravée voire se transformera en krach financier et en récession mondiale, accélération brutale d’une inévitable purge après que les banques centrales ont injecté d’énormes quantités d’argent sur les marchés financiers afin de contribuer à maintenir voire faire exploser les profits.

Un nouveau moment de l’évolution du capitalisme vers le désordre mondial militarisé

L’invasion russe de l’Ukraine n’est en rien une guerre locale, elle s’inscrit dans une profonde évolution du capitalisme et des rapports entre les États à l’échelle internationale. Cette évolution engagée avec l’offensive libérale et impérialiste au début des années 70, s’est poursuivie avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS en 1991. Le capitalisme triomphant s’est imposé à toute la planète, les USA ont cru alors pouvoir imposer leur ordre et leur domination par la force du dollar et des armes. Ils ont décidé de maintenir et d’élargir l’Otan, d’en faire leur bras armé pour imposer leur hégémonie mondiale. Ils ont impulsé le démantèlement de la Yougoslavie, la guerre d’Irak et les guerres au Moyen-Orient, en Afrique, les révolutions de couleur en Europe de l’Est et le soulèvement de 2014 en Ukraine avec l’aide de forces d’extrême droite pour renverser le régime pro-russe. Ils ont développé par le biais de l’Otan une politique d’encerclement de la Russie.

La guerre contre le terrorisme, la guerre en Afghanistan, en Libye, en Syrie, au Mali ont tourné au fiasco au prix de destructions et de souffrances considérables.

Poutine et sa paranoïa chauvine grand-russe sont le produit de cette offensive et de l’effondrement de l’URSS liquidée par la bureaucratie. Sa politique vise depuis le début de ce siècle à venger les humiliations et les frustrations d’un pays dont l’économie a été démantelée, bradée sur le marché mondial, à lui redonner une place de grande puissance alors que la volonté d’hégémonie des USA est en échec.

La guerre en Ukraine résulte de la conjonction des prétentions des USA à préserver leur leadership mondial en faillite par la mobilisation de leurs alliés européens et de celles de Poutine à reconquérir une position perdue. Il ne peut en résulter qu’une régression pour les peuples d’Ukraine et de Russie mais aussi pour l’ensemble de l’humanité.

La remilitarisation de l’Europe, en particulier de l’Allemagne qui a accepté de livrer des armes à l'Ukraine, ce qu'elle s'était toujours interdit en zone de conflit, et qui a immédiatement débloqué 100 milliards d'euros pour moderniser sa propre armée, sont un des symptômes majeurs de cette régression qui s’exprime politiquement par la montée du nationalisme et des forces réactionnaires.

La paix et l’avenir entre les mains des travailleurs et des peuples

Cette progression du militarisme est l’expression des tensions qui se développent au cœur même des rapports de classes au sein des puissances capitalistes en conséquence de la crise globalisée du système. La régression des rapports entre les États, les tensions internationales sont le corollaire des difficultés des classes dominantes, de la régression sociale que, partout, la concurrence généralisée, la concentration des richesses, la financiarisation de l’économie entraînent pour les populations. Partout elles s’accompagnent d’un recul de la démocratie, de la montée des populismes d’extrême droite, de l’autoritarisme policier.

Plus les classes dominantes sont en difficulté plus ces tendances générales y sont fortes. « La répression intérieure et l’agression extérieure sont les deux faces d’une même médaille », explique un opposant russe. Oui, les deux faces d’une même politique contre les travailleurs et les peuples. Ce qui se voit de façon manifeste sous la dictature de Poutine est renforcé partout par la guerre. C’est aussi ce qui nourrit en Russie le courage des opposants à la guerre, la méfiance de la grande majorité de la population qui ne pourra que croître du fait de l'isolement du pays, de la dégradation de la situation économique et sociale, des morts de la guerre et tend à créer les conditions du rejet du régime par les travailleurs et les classes populaires, les femmes, la jeunesse. C’est ce que craint Poutine qui vient de faire promulguer une loi criminalisant la diffusion « d'informations mensongères » sur les actions des forces armées russes dans les opérations militaires en Ukraine, une loi de censure contre les journalistes ne reprenant pas la propagande officielle du Kremlin.

C’est un mouvement souterrain et profond dont il est encore difficile de mesurer l’ampleur.

Les manifestations sont éparses et désorganisées, tant lancer un appel est risqué. Depuis le début de l’agression contre l’Ukraine, des milliers de personnes ont été arrêtées. C’est aussi la multiplication de textes, tribunes et pétitions, prises de positions syndicales...

Notre solidarité va à la population ukrainienne qui est la principale victime du conflit, aux manifestants russes qui descendent dans la rue contre la guerre, mais pas aux nationalistes de tout poil qui poussent les populations à la haine.

Face à la guerre, à la menace que les puissances capitalistes représentent pour l’humanité, nous n’avons d’autres armes que d’expliquer les mécanismes, les causes historiques qui font que la lutte pour la paix est indissociable de la lutte pour le socialisme. Contre l’union nationale belliciste, renforcer les liens entre tous les travailleurs et travailleuses de tous les pays, entre les organisations syndicales et ouvrières en particulier autour de l’accueil des réfugiés ; contribuer à l’émergence d’une opposition de classe à la guerre, indépendante de l’opinion belliciste bourgeoise qui se revendique hypocritement de la souveraineté de l’Ukraine ou du pacifisme impuissant de la petite bourgeoisie qui au final reste prisonnier de celle-ci en invoquant le droit international ou la charte de l’ONU, une opposition internationaliste, démocratique, révolutionnaire ; affirmer, renforcer cette opposition dans la campagne électorale de notre candidat, Philippe Poutou, candidat du NPA, en lien avec Nathalie Arthaud, pour œuvrer à unir ses forces dans un même mouvement internationaliste.

Yvan Lemaitre

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