La revue de Lutte Ouvrière, Lutte de classe, vient de publier les textes adoptés par son congrès qui s’est déroulé les 8 et 9 décembre à huis-clos (https://mensuel.lutte-ouvriere.org//lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/196-decembre-2018-janvier-2019). Rien n’est indiqué mais tout laisse à penser que ces textes ont été adoptés à une très très large majorité qui probablement tend vers l’unanimité…

Nous avons déjà, il y a quelque semaines dans le numéro 63 de notre lettre, discuté de la compréhension que LO a de la période et des tâches, de sa vision dogmatique du trotskysme à propos du quatre-vingtième anniversaire de la fondation de la IV et d’un article publié dans la LDC en septembre intitulé « Contre le chaos de l’impérialisme en putréfaction, le programme de lutte de la classe ouvrière ». Ce dernier texte faisait partie des textes soumis au vote du congrès.

Il nous semble important d’y revenir parce que cette discussion est essentielle pour l’ensemble du mouvement révolutionnaire au moment où l’irruption des gilets jaunes crée de nouvelles possibilités et surtout responsabilités.

Malgré les appels en boucle des politiciens et des médias à être responsables, à l’union nationale, malgré le renforcement des moyens policiers, le plan anti-attentat, les menaces, le chantage… des dizaines de milliers de manifestant.e.s sont à nouveau descendus dans la rue ce samedi tandis que de nombreux autres continuaient à tenir les ronds-points, bloquaient des zones commerciales.

La presse et tous les émissaires du gouvernement et des patrons ont beau répéter que « le mouvement s’essouffle », tenter de le minorer, sa détermination s’impose à tous. L’aspiration à vivre dignement, à la justice sociale, à la démocratie est profonde et contagieuse, les prises de conscience et les ruptures s’accélèrent.

Le soutien de la population ne faiblit pas plus.

La veille, les manifestations à l’appel de la CGT n’ont pas fait le plein, mais comment s’en étonner vu à la fois l’absence de préparation et les ressentiments de nombre de militant.e.s vis-à-vis de la politique des directions syndicales. Malgré cela, des dizaines de milliers de salarié.e.s, de militant.e.s se sont saisis de cette journée pour faire le lien avec le mouvement général, affirmer leur volonté que cette lutte s’étende dans les entreprises, par la grève.

Depuis plus d’un mois, la révolte des gilets jaunes a imposé la question sociale sur le devant de la scène. Partie d’une lutte contre l’augmentation du prix des carburants, elle a fait surgir toute la révolte accumulée depuis des années contre les injustices et les inégalités subies par les classes populaires. Par leur détermination, les gilets jaunes ont fait aussi apparaître au grand jour le cynisme du gouvernement qui justifiait ces nouvelles taxes au nom de la « transition écologique » quand, dans le même temps, le démantèlement des services publics, l’insuffisance des transports en commun, l’explosion des loyers des grandes villes, obligent les classes populaires à utiliser leurs véhicules et que le carburant des tankers et des avions de ligne est largement exonéré de taxes, au nom de la compétitivité. La crise climatique, les problèmes environnementaux ne sont pas des questions à part qui échapperaient à la logique de la lutte des classes. Bien au contraire, il ne peut y avoir de réponse à la question écologique qu’en lien avec la question sociale et qu’en rupture totale avec les politiques des classes dominantes qui continuent à mener leur guerre de classe… même quand elles prétendent agir pour le climat.

Le fait que le 8 décembre, dans certaines villes, sous différentes formes, les marches pour le climat et les manifestations des gilets jaunes aient convergé, participe d’une évolution des consciences, d’une libération de l’illusion que les problèmes écologiques auraient une portée universelle qui échapperait aux intérêts de classes. Illusion dangereuse qui désarme les consciences, pousse à croire aux solutions consensuelles au nom d’un « développement durable », d’une « transition écologique », formulations neutres qui masquent tout contenu social et finalement toute remise en cause du capitalisme. Il est pourtant indispensable d’avoir conscience que le capitalisme est à la fois le principal responsable de la crise climatique mais aussi le principal obstacle à toute politique visant à y répondre.

Macron n’a pas réussi à transmettre sa peur à tout le pays. Malgré un énorme déploiement policier, les chars de la gendarmerie dans les rues des grandes villes, Paris en état de siège, une mise en scène jouée en boucle par les médias, l’intox comme quoi tout manifestant devenait un casseur, les mobilisations des gilets jaunes n’ont pas faibli, la jeunesse les a rejoints et les manifestations pour le climat ont fait le plein, souvent la convergence a eu lieu.

Un profond sentiment de colère et de dégoût gagne l’opinion devant ce déploiement policier, la répression par un État muet et sans réponse aux exigences populaires. Comme devant cette vidéo odieuse qui montre 148 jeunes lycéens à Mantes-la-Jolie contraints par les sbires du pouvoir à s’agenouiller, à mettre leurs mains sur la tête, certains d’entre eux face à un mur.

Cette image résume la politique d’un gouvernement aux abois qui a perdu le contrôle de la situation et de lui-même, faire peur, intimider, humilier. Même ses plus proches ! Le Premier Ministre est désavoué dans la même journée par Macron pour deux jours après, samedi soir, apparaître à côté du pitoyable ministre de l’Intérieur, contraint d’en assumer le bilan tout en le renvoyant au second rôle !

Après plus de trois semaines de mobilisation, Macron a cru faire un geste en annonçant par l’intermédiaire de son Premier ministre un moratoire de six mois sur la taxe carbone ainsi que sur les hausses des prix du gaz et de l’électricité. Puis il laisse entendre que, peut-être, il pourrait rétablir l’ISF. De nouveaux gestes de mépris en réalité qui font semblant de céder sans céder, ne répondent rien sur l’essentiel, les salaires, les retraites, les minima sociaux et confirment qu’il n’y aura pas le moindre coup de pouce pour le smic. Une provocation du forcené de l’Elysée qui, contraint de céder, essaye de retourner la situation en sa faveur.

Cela ne trompe personne, les réactions immédiates en témoignent. Aveuglé par sa suffisance, Macron pourrait bien dresser toute la population contre lui, œuvrer à l’élargissement, l’approfondissement du mouvement, sa généralisation à l’ensemble du monde du travail.

Les médias ont beau passer en boucle ou montrer en permanence les scènes de violence de samedi dernier, rien n’y fait. Bien au contraire même, involontairement, elles soulignent la responsabilité du pouvoir et de son ministre de l’intérieur, le prix du mépris, de leur violence, de la violence sociale, de la pauvreté qu’ils ne veulent pas voir tout attachés qu’ils sont à la classe des privilégiés.

Le gouvernement porte l’entière responsabilité des violences qui se sont déroulées samedi en particulier sur les Champs Élysées à Paris. D’abord par la violence contre les travailleurs et les classes populaires de sa politique toute dévouée aux seuls intérêts du grand patronat, des actionnaires, des riches. Ensuite par son arrogance et son mépris face aux légitimes exigences portées par les gilets jaunes, son obstination aveugle à maintenir la hausse de taxes iniques sur les carburants ou à refuser une augmentation significative du Smic. Enfin par le déploiement policier qui visait à humilier les manifestants en les filtrant sur les Champs Élysées et qui a répondu à la révolte par une brutale répression. A son retour de Buenos Aires et du G20, le sommet des maîtres du monde capitaliste, Macron a congratulé sa police sans trouver un mot en réponse aux demandes des gilets jaunes puis annoncé que son premier ministre allait recevoir les chefs des partis parlementaires et une délégation de gilets jaunes. En clair, gagner du temps, tenter d’étouffer le mouvement, réprimer.

Il a fait le choix de l’affrontement. Son propre mouvement tangue devant la vague montante de l’impopularité et de la colère, il est lui-même isolé, déconsidéré, rejeté par l’immense majorité de la population. Il a d’ores et déjà perdu les élections européennes et ne peut tenter de reprendre la main que par une brutale intransigeance acculant le mouvement à l’affrontement dans le but de le déconsidérer. Il joue aussi un jeu politicien pervers en attribuant à la droite et l’extrême droite, à Marine Le Pen en particulier, la responsabilité du mouvement. Marine Le Pen et ses amis s’emploient à en capter les bénéfices en posant aux plus solides soutiens des gilets jaunes et des classes populaires.

Mais dans la réalité, la mobilisation échappe aux petits calculs des politiciens et Macron lui donne de nouvelles raisons de se renforcer.

Sans surprise, Pierre Laurent a dû laisser la place de secrétaire national au profit de Fabien Roussel, dirigeant de la fédération communiste du Nord, suite à la mise en minorité de la direction du parti lors du vote du 6 octobre dernier. Une première au PCF, qui traduit le mécontentement de bien des militants et l’impasse politique dans laquelle se trouve celui-ci aujourd’hui.

Pendant un mois et demi, Laurent a bien essayé de rester en place au nom de « l’unité du parti », en proposant une « transition » dans le but de minimiser le profond malaise des militants. Roussel et la nouvelle direction se sont prêtés au jeu, négociant une liste unique de direction avec la majorité sortante tellement les différences sont… subtiles.

Mais au final, Roussel a pris la tête du PCF, promettant au congrès d’en finir avec la politique « d’effacement du parti », critiquant et tournant la page du Front de Gauche et de Mélenchon… Sauf que la page était déjà largement tournée par ce dernier, mettant le PCF devant le fait accompli.

Il promet aux militants, qui n’ont pas accepté l’absence du PCF lors de l’élection présidentielle et leur 2,72 % aux législatives, un parti « plus fort », « plus combatif », « plus influent »… Mais sur quelle politique ?

La journée du 24 aurait rassemblé un peu plus de 100 000 gilets jaunes, loin de « l'essoufflement » que prétend constater une presse quasi unanime. Et ce n'est pas le choix du gouvernement de faire intervenir dès le matin les CRS sur les Champs Elysées, réprimant les manifestants à travers de violents affrontements, qui a pu atténuer leur détermination. Ainsi que l’exprimait une aide-soignante venue manifester à la sortie de son travail, « On a le droit d’être vus et entendus ! C’est les CRS qui nous cherchent ! Ça ne va pas nous faire baisser les bras au contraire. On est de plus en plus motivés et ça va nous mettre de plus en plus en colère » (Le Monde).

Macron, lui, a remercié « les forces de l'ordre pour leur courage et leur professionnalisme », prétendant faire « honte à ceux qui les ont agressées » et concluant par un pathétique « Pas de place pour ces violences dans la République ».

Comme si la première des violences de cette république dont il se gargarise n’était pas celle des profondes injustices sociales contre lesquelles s’insurgent les gilets jaunes, ici, comme à la Réunion ! Comme si ce n’était pas contre cette république de casse sociale, de salaires de misère et de discriminations que se sont mis en grève la semaine passée les infirmières et infirmiers, les travailleurs des raffineries à l’appel de la fédération chimie de la CGT ; que luttent depuis des mois les postiers du 92 ; que se sont rassemblées samedi 24, dans plusieurs villes, 80 000 personnes contre les violences faites aux femmes !

Quelques 300 000 manifestants sur 2000 points de rassemblement ont participé samedi 17 à la journée de blocage des « gilets jaunes », malheureusement marquée par de nombreux accidents qui ont fait un mort et plus de 400 blessés. Au moment où nous écrivons, les blocages se poursuivent en divers endroits, signe de la détermination et de la profonde révolte sociale qui s’exprime sur les barrages, comme l’ont montré de multiples témoignages relayés par les médias.

Dimanche soir, Philippe, le premier ministre, n’a eu que mépris et arrogance face à la révolte, le mépris et l’arrogance de classe de ce gouvernement des riches.

Parti de pétitions sur internet, relayé souvent par des petits patrons et recevant rapidement le soutien de la droite et de l’extrême-droite, le mouvement s’est transformé en véritable mouvement populaire dans lequel se sont reconnus nombre de « ceux qui ne manifestent jamais ». Travailleurs que les salaires misérables contraignent à habiter de plus en plus loin de leur lieu de travail, dans des endroits totalement dépourvus de transports collectifs, petits artisans, travailleurs indépendants, paysans, pour qui l’utilisation d’un véhicule est partie intégrante de leur activité professionnelle, retraités, tous crient leur ras-le-bol des offensives à répétition du gouvernement qui se traduisent, dans la vie quotidienne, par l’impossibilité de joindre les deux bouts, d’élever dignement ses enfants, de s’offrir le moindre loisir…

« Clap de fin » titre l’article du NPA rendant compte de la rupture de LO avec le NPA sur la possibilité d’un accord entre les deux organisations pour présenter une liste commune aux élections européennes. LO pour sa part titre son article de façon évasive, « Rencontres NPA-LO : des divergences », pour aborder quand même le fond de la discussion, son refus de mener une campagne commune avec le NPA. La rupture de LO constitue un échec, un échec annoncé qui vient souligner la grande difficulté du mouvement révolutionnaire de sortir de ses divisions pour se penser et agir comme un parti des travailleurs, démocratique et révolutionnaire, se situant sur un terrain d’indépendance de classe afin de rassembler celles et ceux qui luttent pour la transformation révolutionnaire de la société. Elle illustre la difficulté du mouvement révolutionnaire à répondre aux besoins de la période. Et paradoxalement, c’est la gravité même de la situation, selon LO, qui vient justifier ce dogmatisme sectaire.

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